Boustrophédon (un programme d'expositions & de rencontres)

11 novembre 2017

Boustrophédon (expositions & rencontres)

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Lieu: La Machine à Musique: 13/15 rue du Parlement Sainte Catherine 33000 Bordeaux

Entrée Libre

Contact: Christophe Massé (06 47 63 34 75) visite et rencontre avec l'artiste présenté. Renseignements concernant la programmation.


Catherine Pomparat nous a accompagné spontanément avec des textes sur le travail des artistes du programme Boustrophédon, que nous publions sur ce blog. Qu'elle en soit sincérement remerciée. 


 

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Boustrophédon #23

Lucie Bayens

(demi soupir) 

du 3O octobre au 27 novembre 2017

rencontre avec l'artiste le lundi 13 novembre à 18h30 

La Machine à Musique: 13/15 rue du Parlement Sainte-Catherine Bordeaux

 

 

 

 


 Emmanuel Aragon #1

 

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Emmanuel Aragon " à même" du 6 au 26 janvier 2016 lecture de Perrine le Querrec le 6 janvier à 18h30.

12540640_10208332857660421_5999061494928941502_n  dans l'atelier d'Emmanuel Aragon pendant la préparation de l'exposition (photographie dr Frédéric Desmesure 2016)

Prêter l’oreille

Devant les casiers d’une autre ère de partitions, j’écoutais les lettres plantées d’arbre rouge d’Emmanuel Aragon. Je prêtais l’oreille au bruissement des feuilles suspendues au plafond. Un mouvement des sillons tracés dans le chant d’un Boustrophédon vint se graver sur un microsillon placé sur la table du patron : les Variations Golberg.

Le Plancher de Jeannot abasourdissait mon écoute. Je prêtais mes deux oreilles. Plus j’écoutais, plus j’oubliais que ces orifices avaient pris place sur la glace quand, dans la vitrine, j’avais aperçu un reflet qui me ressemblait.  Ce que j’entendais s’imprima d’entrée. Une sorte de tricot défait se renouait sans cesse à chaque « margagne ». Les lignes gravées proliféraient en variations d’écriture indécise mais précise.

Une petite table écrite et dessinée faisait office de traductrice.  En ami de la musique,  le mobilier avait préféré laisser la mélodie inachevée. Il développait sa rengaine tel Amour à la femme aimée. Les mots s’étiraient, jouaient de l’élasticité de leur matière, une phrase répétée –mais jamais la même – dilatait le temps des variations. L’aria initiale c’était le bruissement de la voix de l’artiste dans mes yeux d’auditrice.

Les murs de La Machine à Musique permettaient l’ajout des reprises. Plus qu’un raccommodage d’images, c’était une remise en état de ma faculté d’écoute que Boustrophédon m’offrait là. Les parties musicales, les voix écrites et les instruments dessinés avaient désormais un lieu de rencontres où les traits gravés dessinaient des portées d’écriture. Ainsi, prêter l’oreille, sauvegardait ma force d’activité et je restais capable longtemps après de déployer de droite à gauche et de gauche à droite mes mots chuchotés. Catherine Pomparat.

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une vue de l'exposition "à même" pour Boustrophédon #1 à la Machine à Musique (dr at/cm 2016)

12463868_865338446920572_47327732_n"Le Plancher" ouvrage de Perrine le Querrec (dr at/cm 2016)

http://entre-sort.blogspot.fr/ 

http://www.lesdoigtsdanslaprose.fr/perrine-le-querrec-le-prenom-a-ete-modifie/

Les ouvrages de Perrine le Querrec sont disponibles à la librairie  Machine à Lire (Bordeaux)

 


 Denis Thomas #2

CHEVERUS 12506658_10207548190637860_250250918_n 

Denis Thomas "Cheverus" du 3 au 23 février 2016

Le Chantier

Sur le seuil du salon de musique un chantier retentit. Boustrophédon entend sa basse obstinée résonner. Aux bruits de ce work in progress, il se prend les pieds dans une pierre de touche qui dépasse du plancher. « Une splendeur infiniment ruinée » apparaît.

La matérialité à l’aune de laquelle l’apparition est révélée est mise à plat. « Mesurer le corps / mesurer le chantier », l’appareil qui sert à mesurer sert à photographier. Le théâtre de mémoire d’un lycée s’est effondré dans l’épaisseur sémantique du désordre topographique.

La sédimentation des souvenirs en suspension n’a plus de noms. Seul le processus de la technique perdure : « Bien creusé vieille taupe ! » Le petit mammifère underground est aveugle, il avance à tâtons. Le lieu est hanté par ses ambiguïtés temporelles. « Un pas en avant, deux pas en arrière », tout est question d’organisation dans la création.

Quelque chose sort de terre. Le chantier en sait long sur la photographie. Creuser n’est pas vider ; l’image va jusqu’au fond des choses, elle mène son petit bonhomme de chemin. Les forces de destruction ont déjà accompli la moitié du travail : la bonne terre est retirée, les tranchées sont câblées, les rigoles colportent des tuyaux, un véhicule tractopelle rassemble les morceaux, un énorme conduit stocke des débris… 
et, tout cela se passe en silence.

La photographie est sans bruit. L’établissement de moments place et déplace l’espacement sans un frémissement. Le rectangle photographique connaît la musique pourtant : tel un gisant, il attend. Les actes du photographe fractionnent des points dans le temps. Quatre grandes images tirent au mur une fantasmagorie de l’espace construit.

La seconde moitié du chantier n’est pas éclairée. L’obscurité recouvre le radeau qui permet la dérive. À la lisière de l’image cadrée, une porte de coin fait contrepoint. Un ouvrier manifeste le désir de plonger, il rejoint le moment elliptique d’une tuyauterie mirifique.

Le clair obscur photographique récrée l’événement. Des figures lumineuses animent l’obscurité. Le geste de l’artiste en train de déclencher est réactivé.

La forme de l’intention ne dit pourtant pas son nom : Fresh Widow.  Un point de géomancie est reconduit. La seule garantie c’est la lumière de midi qui perce l’œil de bœuf de la rue de Cheverus. Depuis son proche cénotaphe, en un clin d’œil, le cardinal joue du clocher double.

Un état intermédiaire et la manière devant-derrière-derrière-devant qui fait la joie des enfants engendre la reconstruction. De la rue qui porte son nom, la lumière méridienne métamorphose sans transition un tas de morceaux de ciment avec une pelle performeuse.  

Au plus proche du plus lointain le couloir est rejoint. Un plancher à claire-voie régule des portées en désordre. Un amoncellement de sièges d’écolier fait fluctuer les planches. Un fil rouge suit une référence possible et son impossibilité. Il monte jusqu’au plafond blanc et il inscrit en prose une épigramme pour perpétuer un instant.

Le couloir jaune passe à côté comme si on ne l’avait jamais traversé. Un saut dans le temps : les feuilles d’isolant n’empêchent pas le chant choral de rebondir. Les photographies passent à l’acte. « L’homme bâtit parce qu’il habite » dit un photographe érudit.

L’homme de la grue, l’homme du monte-charge, l’homme de la bétonnière, l’homme de la niveleuse, l’homme du bulldozer, l’homme du matériel menuisé… et l’homme des photographies sont les ouvriers d’un travail toujours inachevé, avant et après. 
Le chantier limite l’inscription référentielle d’une l’action visuelle dans l’immédiateté de la présence sensible du photographe.

« Oh ! les beaux boyaux ! Quel effet ça vous fait à côté des rangées de lavabos aseptisés ? » La projection d’une narration en six tenants et aboutissants fait pendant sur le même mur du salon : Buren apparemment a dit « non » ; un tableau noir a repris du service ; un dessin constructiviste a franchi « la escalera de la vida » ; un escalier de parpaings fit des blanches en écho du globe angulaire ; un palier joua son rôle transitoire ; des plaques de plâtre hydrofugé s’évadèrent dans un bleu de Méditerranée.

Boustrophédon sort en saluant à la porte l’homme au casque. Ils se sourient. Ils se reverront.

Catherine Pomparat

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une vue de l'exposition "Cheverus" pour Boustrophédon #2 à La Machine à Musique (dr at/cm 2016)

"Dans les espaces donnés de la rue et de sa voisine la nature, Denis Thomas construit depuis un point très personnel à l'intérieur d'un cadre unique, une vision archivée, documentaire, poétique et plastique d'un monde qui s'apparente à la Vie. L'humain dans ce champ très précis apparaît sous la forme classique du portrait ou de la scène au quotidien et parfois dans l'extrême complicité d'un déplacement, d'un mouvement, d'une action. Denis Thomas a, – ce qui va rendre sa photographie étonnante/attachante – un sens limpide de l'appréciation d'un instant figé ou évanescent, débarrassé de son histoire et souvent de ses anecdotes. Non préoccupé par l'idée de construire et d'archiver en même temps, aucune crispation évidente ne se lit dans son travail ; si ce n'est une présence comme au ralenti et restituée, de toutes les évidences d'un temps dans sa construction et son abandon, sa genèse et sa disparition." Christophe Massé Janvier 2015

Les photographies qui sont présentées à l'occasion de cette exposition sont inédites. La série réalisée pendant les travaux de réaménagement du collège Cheverus dans le centre urbain de Bordeaux propose une vision particulière du photographe, dans laquelle nous pouvons retrouver réunis les grands thèmes qui caractérisent son travail entre autres : architecture, aménagement/déménagement, personnes au travail, un regard permanent sur la ville de Bordeaux...
 


William Acin #3

IMG_5389 "J’applique le détournement du sens commun afin de provoquer chez le spectateur un regard critique et distancé sur sa vie quotidienne et sa conception du monde. J’utilise l’humour, l’ironie pour provoquer, instiller du désordre dans « notre » rapport aux objets et dans l’usage quotidien des signes, en explorant notamment la question de l’inquiétante étrangeté de l’ordinaire, afin de faire émerger chez le spectateur une réalité sensible." William Acin

William Acin "Placido Domingo" du 27 février au 21 mars 2016

IMG_5843 une vue de l'exposition "Placebo Domingo" pour Boustrophédon #3 à La Machine à Musique (dr at/cm 2016) PLACEBO DOMINGO

Placebo Domingo pantodémimeur de fond

Quand il arrive vent debout dans le salon de musique, Placebo Domingo n’est pas là. Ce n’est pas grave, pense Boustrophédon soulagé d’accoster.
Il reprend son souffle et se sent prêt à tout larguer.
Il se rend compte qu’il ne sait pas par quoi commencer.
Prises dans un siphon, les pyrogravures sur papier encadrées et sous verre ascensionnent les murs en rangs serrés. Elles embrasent des lettres jusqu’au plafond.
 
− Au secours ! le feu sacré brûle le papier comme au Salon des refusés ! s’écrit Boustrophédon.
− Criez on est pas là, lui répond un énoncé formaté hilarité.
− Épargne-moi. Tu me vois, moi, dans mon émoi, éteindre ta voix ? Je brûle donc je suis brûlé.
− Born to be enbedded, geint une poitrine augmentée de tétracaine.

 C’est Placebo Domingo. Il revient anesthésié du dojo. Il y cherche sa voie au milieu d’airs disparates ou disparus ou qui n’en ont plus pour longtemps à faire le guide-chant des airs du temps.
Une clef de biche au sol joue les bémols. Son art de faire c’est la manière pieds dans le plat ou le « Labii reatum » (cf. la note) dans le meilleur des cas.
 
− Toutes les meilleures fins ont une chose. Faut changer de comédication dit l’hymne de Saint Jean.
− On connaît la chanson : faire sortir le jour faire entrer la nuit, parler dans le sable marcher dans ma tête, absoudre l’absurde et pendant ce temps very boat people ne restent que les dents.
− Moi je montre les dents en chantant Nessum Dorma à la manière de Gallia Placidia dit Placebo Domingo.
− Arrache-toi une oreille plutôt, répond d’un bond Boustrophédon qui pense au grand blond qui vient d’incinérer sa partition sur le grill de Saint Laurent.

Avec les tons de crémation de ces énoncés vagabonds, on croit que c’est la technique qui produit l’effet mérite mais c’est la parole sur charbons ardents. On croit que c’est compliqué d’ainsi parler mais ce n’est pas plus difficile que l’ennui Lexomille : Ici et Las.
Sans tomber dans l’effet secondaire invalidant, on doit se débrouiller avec les mots gravés. Ne pas brûler ses dernières cartouches en rouspétant : car nous autres, artistes, nous brûlons extravagamment.

− Le sens ça n’en finit jamais de dire, soupire d’approbation Boustrophédon.
− Dans l’impossibilité d’être semblable à ma propre image, je fais le mage et je cherche ma vérité dans des fragments de phrases brûlées, dit le copain de Sémélé.
− Avec la portée mimétique de ta pratique, la portée musicale est bancale, tes mots claudiquent : botte debout, botte couchée, piaille le traîne-charrue tête par dessus cul.
− Je fais l’ironiste pas triste en chantant l’opéra avec ma voix sans voie.

Placidia et Placido forment le couple très beau des parents de Placebo.
Il fait comme SI.
Il ne fait pas comme DO.
La gamme poïetique des anges musiciens c’est son chemin.
DO RE MI FA SOL LA SI DO
c’est son matériau composite,
c’est sa matière verbale banale,
c’est sa musique sans encaustique.
« Quand les anges apparaissent c’est foutu », ronchonne un homme qui a aperçu l’exposition depuis la rue.

« Ça sent le brûlé ! » se contente de dire un pompier à la retraite qui est passé quelque peu après.
L’homophonie, la similarité consonnante, les inversions de sons, les résonances symétriques et/ou excentriques, la matière textuelle traitée à la truelle… métamorphosent les mots pyrogravés sur le papier en cendres d’images de pensée.

Les cendres se posent sur Boustrophédon. Comme son oreille n’a pas appris à entendre ce nom, la langue morte du langage brûlé ne peut pas le pénétrer. C’est à la vie vive du papier que le poète est sensible. Son oreille perçoit les signes vivants d’un opéra bouffon qui tourne en rond.

Placebo Domingo pense alors : « J’ai bien chanté ! J’ai transformé le vent en murmure et le seuil du salon en embrasure pleine de dents. J’efface mes traces et mes grimaces. Ma vie est lasse et usée à force d’illisibilité. Mon invisibilité passagère est ma mégère non-apprivoisée. »

douleur, douceur, sur le fond pyrogravé les mots jumeaux font placebo.
Le mot douleur n’en finira jamais de tirer un trait sur le passé.
La terre de Sienne brûlée est ensemencée de pointillés.
À force de se consumer la lettre l a presque disparu en entier.
Elle (l) est devenue un c.
Le mot douceur résiste grâce au feu sacré.
Un esprit innocent et un cœur inspiré est passé.

Catherine Pomparat

La note :Note sur les notes.
Le nom des notes de la gamme vient de la première syllabe de chaque vers de
l’ Hymne à Saint Jean Baptiste :UT queant laxis (changé en do en 1673 par l'Italien Bononcini)
REsonare fibris
MIra gestorum
FAmuli tuorum,
SOLve polluti
LAbii reatum
Sancte Iohannes (initiales SI)

 


Clément Collet-Billon #4

Seulement en Transit à Cleveland

Clément Collet-Billon lors de la lecture d'un texte inédit sur la génèse de son travail (dr at/cm 2016) IMG_6054

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Clément Collet-Billon "" du 25 mars au 21 avril 2016. Communication de l'artiste le 04 avril 2016 à 18h30

"A travers cette exposition de travaux récents, je partage une subjectivité qui occupe deux places en même temps, celle d'artiste avec tout ce que ce terme implique comme mise à distance et formulation d'une intention, et celle de spectateur qui n'est peut-être pas aussi contemplatif, passif, et dépossédé que certains ont pu l'affirmer par le passé. En effet, en observant, en sélectionnant, en interprétant le spectacle qui se déroule devant moi – ici des films -, je regarde et j'agis. En tant que « spectateur émancipé », j'interfère et je transforme les découpages qui définissent les places respectives et les parts de chacun, de chaque groupe. Car prendre pour sujet de mes peintures des images issues du cinéma, c'est choisir de travailler avec un champ d'expression qui brouille constamment les frontières entre industrie du loisir et l'art pour l'art ; c'est, par l'assemblage de films d'horizon varié, être immanquablement critique au sens étymologique du terme, c'est-à-dire produire un art qui parle de la séparation, de la discrimination. Peindre des images issues du cinéma, c'est irrémédiablement s'émanciper de la base du récit bien construit dans lequel les divisions structurelles entre classes supérieures et subalternes ne sont que trop bien respectées, c'est sérieusement chahuter le roman aristocratique dont « La Princesse de Clèves » est un délicieux modèle. Cette série se compose souvent de portraits aux couleurs saturées, des masques souvent inexpressifs desquels sortent d'autres images, des mots qui redistribuent des éléments de représentation. Ces mots semblent répétés hors-scène, sur un ton monocorde, telle une stratégie d'apparente soumission du masochiste en guise de provocation, de puissance critique et d'humour. Alors les rires gênés, les rires jaunes, les rires libérateurs, ou parfois les rires distanciés implosent comme pour tenir tête au mélodrame et aux limites de distinctions sociales qu'il institue." Clément Collet-Billon

IMG_5845 (1) une vue de l'exposition (dr at/cm 2016)

D’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres.


      − Vous vous offusquez, Princesse, du haut de votre stature de chef d’œuvre de la littérature… De mon côté, je ne suis pas mieux logé. Voyez comme l’artiste m’a placé, moi, le molosse du 7e art : en bordure de rien en regard d’un vaurien !

     − Haut le(s) cœur(s), cher acteur, tu te prends pour un séducteur quand tu n’es qu’une misérable mounaque ! Ce n’est pas ta ferveur qui gronde dans le chœur, c’est ton masque dilapidateur qui donne l’illusion de ta présence.

     − Certes ! Les leurres et les faux-semblants sont indissociables de mon personnage. Je ne suis qu’un miroir du sujet que je suis en train de jouer.
Un bonimenteur doit brasser les cartes et les distribuer sans arrêt.

     − La seule carte qui me retient c’est la Carte du Tendre !
Mon expérience de la réalité s’est achevée au contrepoint d’un pas de danse impossible à oublier.
Ce que j’entends passe par mon cœur mais dépend d’un effort de pensée préconstituée par l’ordre établi de mon aristocratie.
En d’autres termes…

En d’autres termes ce dialogue arrogant et affecté entre acteurs faisant le joli cœur commence à sérieusement agacer Boustrophédon. Sa cogitation, à lui, relève de l’action. Ses exercices d’art et ses pratiques ont quelque chose d’athlétiques.
Ce ne sont pas des petits formats comme ça  – une suite d’aquarelles composée de cinq diptyques – qui vont lui imposer leur cinéma !

Il n’est guère de mise ici de convoquer l’érudition d’un cinéphile.
Le nez de Boustrophédon, ce qu’il sent, devant ces œuvres peintes à deux voix, c’est une recréation de photogrammes aquarellés qui régénère la duplicité des images cinématographiques référencées.

L’artiste fait tenir un autre langage aux personnages en déplaçant les titres des duos picturaux sur des varia de relations singulières.
Chaque mise ensemble de deux aquarelles induit avec une force constante la particularité d’un rapport dominant/dominé. Par exemple : (…) masochismes amoureux (…) menace du stéréotype (…) vivaces réifications (…) corps de l’imaginaire administré (…) autorité (…)

C’est donc ainsi, se dit Boustrophédon à lui-même, la notion d’ « idéologie dominante » est plus que jamais le pléonasme du marasme de nos manières collectives de sentir, d’agir et de penser.
Il rajoute à part lui qu’il ne croyait vraiment pas qu’il en serait ainsi après tout ce qu’ils avaient écrit quand il était petit.
Puis, après un certain silence

[silence relatif à cause de la Partita qui est jouée à ce moment là : une pièce écrite par Bach pour le clavier d’un instrument colorisé, pièce formée d'une suite de variations sur laquelle Boustrophédon se mit à danser lorsque sur le mur mitoyen au magasin la suite des aquarelles et le grand tableau de l’autre côté furent accrochés]  

donc, après ce silence, il laisse aller les réseaux de sa boîte crânienne et pense à l’artiste qui a réalisé les peintures exposées.

Quel  défit de faire parler la peinture ! Eh bien donc, il ne faut pas déduire pour autant de ce silence une impuissance à signifier ! Voilà finalement ce qu’il en est, la peinture est l’art du silence et moi, vraiment, je n’aurais jamais cru qu’il en serait ainsi quand je voyais l’artiste partir et revenir, le plus souvent affublé, encombré d’un sac à dos.
(Platon, Nicolas Gogol, Christophe Massé)

Boustrophédon revient à son propos en lisant tout haut les dialogues de film que la copie d’écran numérique a rendu boustrophobique :
  
eu égard à l’état délétère qui caractérise La Terre, les paroles inscrites reviennent à dire qu’enfants, femmes et hommes survivants sont condamnés à la domination planétaire du système économique caractérisé par la concentration de capitaux de plus en plus gros. Sous couvert de « démocratie » et de pensées béni-oui-oui, le monstre de l’inégalité dévore sans autre forme de procès des milliers d’humiliés.

De plus en plus turlupiné par la distance indissoluble dans l’aquarelle entre la blonde épouse élégante négligée du président de la FCI (Fac Commerce Inéquitable) et la blonde paumée platinée qui passent son Opening Night à tapiner devant un bistroquet où des filles rescapées d’un incendie d’usine à fripes sont réfugiées, Boustrophédon suspend son manteau au tiroir le plus haut.

Le bois des tenons gonfle aux mortaises des corsets Papillon de nuit. 

Apparition. Kim Novak laisse trainer ses pieds starifiés sur Les Planches. Elle efface ses traces de vedette en plagiant le métier de son grand-père menuisier. La dernière dorure de la plage (de Deauville) est varlopée (rabotée avec un rabot long).

Un long rai de lumière supprime l’actrice et la remplace par son nom. Inconsolable d’avoir perdu son groupe social d’appartenance pour avoir copié sans nuances le geste de raboter, elle plonge dans l’obscurité.
À ce moment là, on joue Heart of Darkness au cinéma et l’artiste est Seulement en transit à Cleverland.

Il n’y a pas de quoi rigoler, dit un fantôme dissimulé derrière un ornement sculpté, un rai-de-cœur qui parle avec des signes rappelant la forme en vigueur en cas de perte des couleurs (un signe c’est quelque chose qui représente quelque chose d’autre qui n’est pas là). La colorisation de la bande son dépend des copies d’écran.

Boustrophédon entreprend l’audition d’images des images cinématographiques ayant fait leur temps.
« Silence on tourne », proclame-t-il à ses risques et périls.
Des inscriptions de transcriptions colorient les aquarelles. Le technicolor… c’était au temps des chercheurs d’or.
 
La matière picturale ne peut plus donner d’agressivité. Une tonalité délavée lamine la loi des contrastes colorés simultanés.
La société de production toute-puissante faits et fictions est spécialisée dans l'uniforme haut de gamme pour les agents d’acteur d’exception.
La matière verbale fait fonction : la « culture » vampirisée par « le culturel » atteint un sommet farcesque !

Boustrophédon voit traîner son manteau par terre. Il le secoue, en enlève la moindre peluche, il le met sur ses épaules et repart dopé car, ici, autour de lui, tout ce qui est fait est fait pour être indéfiniment répété.
Bis repetita : en boucle, allons-y sur La Partita :
 
l’Ut pictura poesis reprend ses droits sur les voix bafouées
les spectres lumineux ne sont pas trop vieux
les paroles écrites ne sont pas proscrites
la matière verbale se fait la malle avec l’artiste
Boustrophédon aide à remplir les baluchons
les bagages ne sont pas pleins d’images
mais remplis de poèmes qui dansent indéfiniment
sur la partition

You want me to burn my book,
Tu veux que je m’appelle Dubois comme toi,
Tu veux que je me tape l’ordinateur de ta sœur,
Tu veux que je fasse tourner le monde comme eux,
Tu veux que je joue leurs rôles de mieux en mieux,
Tu veux que j’écoute la musique d’un flic.
Sur les dominés,
Sur les exploités,
Sur les opprimés,
Sur les humiliés,
Sur les exilés,
Sur les bannis,
Sur les sans lit,
Sur les sans amis,
Sur les sans manteau sur le dos,
Tu veux que j’écrive une comédie qui ne suscite pas de soucis,
Tu veux m’apprendre le métier de négrier.

eh bien
moi
je ne veux pas ce que tu veux pour moi
moi je peins en poèmes
la misère humaine je l’aime
c’est la mienne
I’m a free artist

Catherine Pomparat

Je voudrais que tu regardes autour de toi et que tu prennes conscience de la tragédie.
En quoi consiste la tragédie ?
La tragédie est qu’il n’y a plus d’êtres humains, mais
d’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres.
(Pasolini, Ultima intervista, 1975)

 


Marlaine Bournel #5

Elles conduisent 110086677

Marlaine Bournel exposition du 26 avril au 21 mai 2016

IMG_6235 une vue de l'exposition (dr at/cm 2016)

  
Elles conduisent le sacre de Boustrophédon V (conte)

Une enluminure figure le couronnement du roi Boustrophédon, cinquième de ce nom. L’ouvrage est composé de dessins de cabanes « alamBICées » [prononcer\a.lɑ̃.bi.ké\], d’étendards de foulard en suspension ne disant pas leur nom, de patrons de corsage rond avec leurs membres supérieurs ballant, d’un écheveau embrouillé de laine servant à la fois pour le dos et pour le devant et d’un chandail tricoté tant rondement que les manches lui en tombent.

Devant l’exécution scénique du sacre de Boustrophédon les réalités vexicollogiques des drapeaux changent de ton. Ce n’est pas que la conduite de l’action soit vexée ; non, l’essentiel au contraire est de reconnaître à l’intérieur des productions plastiques les conflits de valeurs et les lignes de construction en opposition.

La transformation de mots flottés en matière ligneuse, textile et terrestre, ébranle les manches des outils pour travailler le bois, le tissu et la terre dans le sens d’un microsillon qui diffuse un rondeau rock’n’roll :

Be-Bop-A-Lula outil à corroyer le bois
[c’est de la ripe ou de la rage poétique que fabrique le rabot du menuisier ?]
Be-Bop-A-Lulu outil à découper le tissu
[c’est de la manche ou de la rage poétique que fabrique le ciseau de la couturière ?]
Be-Bop-A-Luli outil à labourer le pâtis
[c’est du blé ou de la rage poétique que fabrique la charrue du laboureur ?]

Les matériaux buccaux font des cercles de mots : c’est dans la bouche que les paroles se fabriquent. L’intérieur de la boîte buccale est un métier à corroyer et à tisser. La langue prépare la matière en la battant, en l’étirant, en la foulant. Des rondes printanières défoulent les ornières, propulsent la vapeur d’eau hors des viscères et fertilisent la terre entière.

Le Sacre du Printemps jouent aux sept voiles.
Des femmes échevelées conduisent Salomé faire la manche chez un roi aussi dénudé que l’empereur du conte.
L’espace sacré de sa majesté est chiffonné.
Quand le roi nu se met à twister, l’enveloppe originelle est retrouvée : l’étoffe c’est la parole.
À haute altitude des paroles sans finitude examinent la terre labourée :
chaque surface travaillée se détaille en lieu et place des gestes d’un métier.
La tête de Boustrophédon emploie la couronne à sa façon. Son roi est son art de faire en valorisant les artistes qui font1

Elles conduisent par cercles de coudées levées de terre.
Une mer de laine tricote à hauteur de manches détricotées : « faire et défaire c’est toujours travailler » dit la grand-mère qui n’en finit pas de rapetasser le grand pull noir de son naufragé bien-aimé.
Un point en arrière, un point en avant, un conte est une énigme ; c’est la fin du récit qui dévoile une forme de vie.
L’artiste a le talent d’être meurtrie.

Quand la charrue laboure le champ, le paysan peut parler de moisson. Boustrophédon  comprend pourquoi les choses de son gouvernement se passe de cette façon. L’outil fait la parole de la terre. Quand tous les champs seront réunis, le monde aura bien grandi.
Chaque surface détaillera en lieu et place le style hors classe de la reine que le roi aime.  À hauteur d’un chant de printemps une obscure clarté conduit le sens du vent.

Catherine Pomparat

 1 « La “fabrication“ à déceler est une production, une poiétique » Michel de Certeau, Arts de faire ( L’invention du quotidien) http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Folio/Folio-essais/L-invention-du-quotidien-I

 


Anne Dubois-Kremer #6

"L'âne n'est pas un mauvais cheval"

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Si j’avais la force de ne plus dire d’âneries, dit Boustrophédon.

Si j’avais la force de ne plus dire d’âneries,
il y aurait eu l’histoire qui surcroît mon regard.
La matérialisation d’un braiement
aurait mis en vue une matière grise sous emprise.
Il n’aurait pas été une bête qui braie
mais une picturalité aux grandes oreilles
que dévore l’asinité.

Si j’avais la force de ne plus dire d’âneries,
il y aurait eu le pigment qui prend la coloration.
La substance d‘une incarnation
aurait mis en branle une tonalité sous grisaille.
Il n’aurait pas été un grain qui tache
mais une couleur aux grandes nuances
que refuse la fixité.

Si j’avais la force de ne plus dire d’âneries,
il y aurait eu la peinture qui déverse le mouvement.
Le medium d’une tête d’âne
aurait mis en doute une ténacité sous baudet.
Il n’aurait pas été un tracé qui figure
mais un dessin décomposé à grands traits
que renverse l’autorité.

Si j’avais la force de ne plus dire d’âneries,
il y aurait eu les mots d’un silence de braise,
celui des longues prostrations à contempler
dans le néant le feu se nourrir du bois.

— Coquin de sort, Boustrophédon, vraiment très fort !

il a la force de se taire
de seulement toucher des yeux
la cendre descendue des cieux
qui peint l’âne comme un bon cheval

Catherine Pomparat

note:Christophe Massé, Le petit nuage de Magellan, Lettre à Tomas Espedal,
pré # carré éditeur, printemps 2016. [mise en vers CP]


Fernando Cometto #7

Fernando Cometto Boustrophédon #7 Peintures & objets

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IMG_6764 collection particulière bordeaux 2016

La cabeza me da vueltas 

« La cabeza me da vueltas » murmure Boustrophédon en entrant dans le Salon de musique. Pris de vertige devant une irruption de têtes chamarrées,
cette « frase »  lui passe par la tête. Sa propre tête.

Sa boîte crânienne est malléable à volonté. Elle se hasarde depuis longtemps à multiplier des répliques plus ou moins identiques. Elle essaie d’échapper à sa forme, elle n’y arrive jamais. Un véritable casse-tête.

Boustrophédon perd ses yeux de la tête.
L’absence est le recours conféré pour se substituer à la vision.
Il s’en va voir à côté dans la tête de « el hacedor ».
C’est à l’autre [« al otro »], au peintre, que les choses arrivent.

Une tête sort d’un tronc d’arbre et rejoint en force de suspension le renversement d’un âne. D’autres têtes prennent racine. Des avions, des tanks, des poissons, des oiseaux, des chaises, des lits, des barques et autres volatiles subtils ratiocinent une fantasmagorie de ciel de pyjama.

Ce qui fait la singularité de ce chef exsudé d’un arbre, c’est sa façon de regarder en biais un monde à l’envers de bouffons.
Une trappe a été ménagée dans le plancher, elle offre la commodité d’un passage. Plus l’interstice est grand entre les planches, plus les couleurs sont grignotées par des objets.

Un bucheron y fait son œuvre. Abattue, la matière ligneuse jette la préfiguration d’une figure : une tête à répétition.
Le rouge des lèvres déborde la joue gauche sur le cœur. La sculpture en bois arbore une face tronquée. La tête vaut la peine d’être visage. 

La coupe en biais dans l’aubier demande encore plus d’effort sans patron.
Ou plutôt : quand le maître est arbre La poétique de la rêverie est infinie.
Voici tout Le jeu de la vie jusqu’à l’enfance reconduite dans la substance des branches-nids.

Dans les bras révoltés d’un arbre des Progressistes rayonnent d’Espérance.
Une fête ! Pas d’entourloupettes ici. Le peintre ne joue pas dans la parcimonie. « Il faut que ça foisonne la vie ! »
Les progressistes ne réagissent pas, pas besoin : ils font nombre.

Farouche partisan des objets bariolés, Boustrophédon engage toute son action à l’intérieur de boîtes en petites planches. Il part à la dérive vers l’autre rive. Sous un de ces radeaux à zébrures, il tire de l’eau des centaines de têtes. Il voudrait pouvoir réduire les horreurs commises sur les têtes naufragées.

La mer rejette un long fil rouge sur le pan de mur contigu à la rue.
Nulle décapitation mais une neutralité ton sur ton, la beauté selon certaines traductions.
Des nez rouges se succèdent à l’unisson.

Des têtes en suspension montrent l’obstination de figures à répétition.
Pas plus de capitulation que de récapitulation, chaque tableau entreprend à l’échelle de peindre un geste d’insoumission.
« Caput ! la tête du dictateur… » 

L’arbre vert fait chanter le rouge révolutionnaire. Des têtes bien pleines sur des bustes incertains font refluer l’animosité d’un personnage isolé : Fora !
L’homme à la main d’or tient un pistolet de banquier.
L’ubiquité est à son comble.

Il est temps de décloisonner, de faire chavirer les encrages, d’ouvrir grandes les portes aux têtes immigrées.
Boustrophédon dilapide sa mémoire sans lapider l’étrangeté. 
Chaque signe de tête forme un trait.

Un territoire, un terreau, un levier fait cheminer des histoires dans des Caprices partagés. Ce ne sont pas des enthousiasmes passagers mais des dessins référencés.
« El sueño de la razon… »
Pourtant les têtes ne sont pas des monstres mais les visages du monde entier.

De pied en cap, autour d’une barque vagabonde, l’assemblée générale a lieu à perpétuité. Le sens de la démultiplication c’est la cause commune d’une direction à prendre pour de bon : « en avant ! ».
Les apparentes unités formelles éclatent.
Les Mille et une nuits s’éparpillent dans un conte « au milieu du chemin de la vie ».

Les histoires de Schéhérazade tracent un visage indéfini.
Les écritures de têtes inversent le temps du cheminement.
Un portrait bicolore (terre et ciel), au format discret, dote sa sommité d’homme invisible d’une cabane tchanquée.

Nous, Philémon changé en chêne
Nous, Baucis devenue tilleul
Nous, Daphnée transformée en laurier 
Nous ― le pronom le plus utopique de la langue ―
Nous regardons passer le temps
et nous interrogeons durablement Boustrophédon :
« Et si c’était la figure le fond ?

Catherine Pomparat

note [frase] Le mot « frase » signifie phrase en espagnol, en français la frase est le corps de farine, eau et levain, souple et élastique, que le boulanger travaille légèrement et assez vite pour empêcher la pâte de "languir" mais assez doucement pour l’empêcher de "brûler".

 


Xavier Rèche #8

Xavie Réche Boustrophédon#8

 

"étoile double"

 Xavier Rèche pendant son installation à la Machine à Musique Bordeaux (dr at/cm 2016)IMG_6847

 

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La poétique diplopique d’une étoile double

« Approchez-vous d’une étoile et vous voilà au soleil. Ne vous en approchez donc que si vous avez l’âme
(et le corps) assez humide, que si vous disposez d’une certaine provision de larmes, si vous pouvez supporter une certaine déshydratation (momentanée) : cela vous sera revalu. En pluie apaisante. »
Francis Ponge, Le soleil placé en abîme, Pièces, Gallimard, Poésie, 1962, p. 152

« Eh bien voilà, dit Boustrophédon en entrant dans le salon de musique, c’est là que ça se passe ! » Son regard circulaire balaie l’espace et semble à la fois trouver et chercher encore une chose à la fois visible et invisible.
The Thing to Do serait d’écouter les formes du silence mais le son profond de la trompette de Blue Mitchell répand un flux de tonalités binaires dont la chaude intensité ne peut pas être dominée.

Une étoile double produit une énergie qui rayonne à la puissance de la variété d’atmosphères qu’elle s’ingénie à traverser. Brillante d’une lumière singulière, elle se prend au jeu des Porteurs de lanternes et circonscrit deux sphères indéfinies. 
Deux « pièces d’ébullition »* sont en exposition dans le salon. Leur perception est relative aux espèces d’espaces qui prolifèrent par devant et par derrière un mouvement de symétrie tournant à l’infini.  

Boustrophédon se sent brûlant : l’intrication compacte et aérée, entretissée et détachée, électrique et bluesy, simple et allitérée… des matériaux qui composent l'astre, le prend d’insolation. Les impulsions du couple d’étoiles animent l’air et chargent les tasseaux insolés en courants ambivalents.
La consistance des matières assemblées s’efface devant le mouvement des formes. La dualité de la pièce est pourtant de l’ordre de la substance des morceaux de bois de pin maritime et des fragments de fils d’acier.
Contention de force et de fragilité, l’équilibre se contrebalance sur deux fois cinq pieds.

Par-delà les effets objectifs de tension et de pression entre les lignes de construction et l’entrecroisement des éléments ligneux modulateurs d’espace et de lumière, chaque pièce capture la surface réfléchissante de l’autre. 
L’étoile ouvre indéfiniment l’aire d’une éternelle confrontation : «  Eh quoi ! Tout est sensible ! Je n’ai qu’à suivre Le Parcours des fées et prendre la spirale ! » pense Boustrophédon, spectateur et acteur qui parle et qui répond : « L’homme est double. » C’est ce que nous avons ici avec l’oscillation de la vision. 
La matière intangible du vide entre les deux orbites détermine alors l’espacement des constellations. Entre deux états de passion, Boustrophédon reprend haleine et transporte son énergie dans les tasseaux noirs ni tout à fait rectangles, ni tout à fait noirs : « Oui ! c’est bien là que ça se passe… »
Les polyèdres cèdent leurs propriétés géométriques à la musique qui les fait léviter. La verticalité dédoublée dynamise deux portées étoilées. Elles trouvent leur rythme dans la mesure des lattes refendues et répétées.

« Silence ! » ordonne l’étoile double qui agrée les pauses obscures de l’incontenable structure dans la nature du ciel étoilé. Les constellations n’existent pas, seules existent les étoilent qui les composent. Ces abstractions lumineuses mobilisent l’attention de Boustrophédon et immobilisent un instant le mouvement des lignes de tension.
Les formes éclatées tracent un phrasé approprié aux traversées d’une planète à l’autre. Paroles et silences sont liés. La double personnalité de l’astre est avérée : on n’écrit pas, lumineusement, sur champ obscur, l’alphabet des astres,

Divagations. Des mots suspendus à la Rue de La Vieille-Lanterne d’un pendu rythment la durée d’une action restreinte. Dédoublement : un mystère d’amour dans le métal repose.
L’étoile soumise aux puissances de résistance et de relâchement de l’espace constellé dédouble le firmament.
Une dualité, difficile à nommer d’entrée à cause de la mauvaise renommée de la duplicité, faisait donc allusion à cette aspiration profonde d’être ici et là, en haut et en bas, devant et derrière, etc. à chaque fois qu’une vision unique est imposée.

Boustrophédon pénètre avec félicité l’ubiquité de l’étoile double. Il bouge sans retenue dans la gémellation. Les deux corps célestes permutent. Les trous d’ombre de l’une renversent les orbes lumineuses de l’autre. Les rythmes plastiques s’articulent à une légende.
Il y a des milliards d’années une météorite s’est brisée sur la terre. Un vent spirituel a soufflé les matières illisibles qui s’écrasaient. L’illisibilité de la comète a donné forme pour l’éternité à des milliers de fragments d’activité qui depuis n’ont jamais cessé de tourner.
Boustrophédon ne cherche pas à expliquer comment se fait l’équilibre tourmenté de l’étoile double, il la traverse et se remplit de son air libre.
Ce qui importe c’est simplement la plus grande liberté de respiration possible.
« Eh bien voilà, pense Boustrophédon, c’est bien là que se passe ma diplopie ! Je vois une météorite tomber sur la Terre et notre vieille planète devient double et s’élève à l’altérité. Je persisterai à m’extra-terrestrer en demeurant sur terre. » 

Note
« Une pièce d’ébullition est une pièce sur laquelle notre jugement va courir – défiler – Celui de l’esthète, du profane, de l’examinateur des paramètres, et de toute autre personne qui la regardera. Juger : soupeser de son regard dubitatif et émerveillé. Hors du simple principe de curiosité, débarrassé du maximum, nous trouverons les exaspérations des naïvetés emmagasinées et mêmes fagotées avec les essentielles questions physiques qui agissent sur les sens là, ici, là-bas, aujourd’hui, demain. Voilà la force. »
Christophe Massé Bordeaux/Perpignan 17 juin/20 juillet 2015
Sous La Tente, Bordeaux le 21 juin 2015.


Marie-Madeleine Lacoste                        #9

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une vue de l'exposition de Marie-madeleine Lacoste à La Machine à Musique Bordeaux (dr at/cm 2016)

La conscience trine de Boustrophédon
(d’après un poème de Victor Hugo et bien d’autres poèmes encore)

L’environnement humain au sein duquel Boustrophédon exerce ses pratiques poétiques est un espace composite extrait de la Communauté des ébranlés qui partage un même sentiment d’ébranlement du sens toujours à reconstruire et à sans cesse fabriquer.
L’ensemble des choses qui se trouvent à ses environs est le fait non seulement d’artistes et de poètes mais aussi de créatures saturées de références culturelles venues d’horizons fabuleux.

Des têtes ravagées de sinusites, des poitrines asphyxiées d’asthmes, des ventres secoués de nausées, des chairs emmaillotées de bandes écartelées, des plis et des replis à l’excès, des agglutinations de boyaux anastomosés, des tripes à l’air, des centaines de mètres de chambres à air, de caoutchouc recyclé, de flexibles de conserves et quelques tuyaux, composent Le Golem sans l’Aleph, Minotaure et Les Racines du mal, trois Sculptures élastiques posées, disposées, exposées à la manière d’une trinité dans le salon de musique.

Boustrophédon séjourne depuis des millénaires dans un pays où les sculptures invectivent les vivants et les morts : « Étends de ce côté la toile de la tente. Tu développeras l’enveloppe branlante », ordonne la grande forme humaine caoutchoutée allongée sur un socle, la tête relevée.
Cette figure de gisant réactive par son soulèvement la conscience du poète initié : « Espèce de momie…Tu me crois comme toi ressuscité des morts ? » répond notre Phédon entre blasphème et dévotion.

L’anatomie de « The Mummy » n’est pas charnelle, elle s’applique à l’organique de la matière pneumatique, au psychique d’un mythe pragois et au cinématographique d’un film de 1932 : « Oh ! Amon-Ra… Death is but the doorway to new life… We life again in mamy forms shall we return. »
La boule de tête, par exemple, fait aussi bien rouage que barrage à la résurrection. Le monstrueux en cours d’apparition déplace l’attention. Ce sont les lettres de l’alphabet cachées dans la boîte crânienne qui créent. La transmigration du Golem c’est le texte.
« Je suis trop près, dit Boustrophédon avec un tremblement.»
Il ne voit pas la lettre A.

L'extase aux valves des yeux du Golem contemple le repliement du Minotaure sur son inassouvissement. L'Amour fou déborde des méandres du labyrinthe. La splendeur souterraine des soupapes à clapet tourne autour de deux mandibules et contourne deux tuyaux de bestialité.
« J’ai oublié comment placer le A au bon endroit ! » se turlupine Boustrophédon qui fixe sa cécité sur l’Aleph perdu sans voir pourquoi le monstre mi-homme mi taureau a survécu. Il ajoute, franchement perplexe : « Je vis l’Aleph, sous tous les angles, je vis sur l’Aleph la terre, et sur la terre, je vis mon visage et mes viscères… »

Pourtant il ne les voit pas mais entend dans la lumière un air connu : « On my way. Be OK » Un Cocoon incongru s’ouvre au refrain nouveau venu.
L’animal fabuleux de la mythologie grecque opère sans rien faire la matière malléable d’une chanson dévoratrice. L’air produit une transmutation de la vision.
La bête puissamment sexuée reprend souffle après avoir beaucoup consommé. Les choses de la voracité ayant assez dominé, à ce point de satiété, il est urgent de recouvrer un pneuma adapté à une volupté tempérée.  
Les bandes élastiques font la nique aux faux-semblants de la musique.

La fonctionnalité d’une chambre à air dégonflée récupère l’élasticité de la matière première sculptée. À mesure que le chœur de la trinité monte en puissance, les figures-caoutchouc contorsionnent leurs ombres partout. 
Boustrophédon s’arrache la peau d’un pied et repart du bon pied sur l’asphalte brûlé. Trois sculptures élastiques assassinent la folie de l’horreur en chantant de cœur : « Courage, estropié ! »  
Ce trinôme d’hominidés n’exige pourtant aucun sacrifice expiatoire, son fonds naturaliste donne juste à la vie son pouvoir d’exister en bon et en mauvais.

Quelque ait été le premier pas du petit lever d’une journée, hors de toutes convenances, la troisième sculpture élastique pousse Les racines du mal selon sa nature, à son rythme et dans sa tonalité. La Cour des miracles en guise d’oracle, ainsi en est-il du champ caoutchouté qui étire la mitoyenneté des murs d’une voisine préférée.
« Singulières correspondances* », l’adjectif pléonasme renforce l’extravagante singularité des relations de voisinage. 
Nulle fatalité de naufrage dans ces liaisons plus ou moins dangereuses mais un regard d’enfant sur les mouvements en interaction d’êtres dits répugnants.

Boustrophédon cherchait d’où procédait le mal chez le mendiant, il le faisait par un faux raisonnement. Il se figurait des masses d’une grandeur démesurée alors qu’il suffisait de le penser à l’échelle humaine d’un espace triangulaire socialisé.
Ainsi, il se vit mort et ressuscité dans le corps d’un cul-de-jatte qui traînait ses viscères nœud de vipères sur des joints tire-rondelle en caoutchouc pour bocaux en verre.
Pendant ce temps de méditation, avec sa légendaire générosité, la trinité disait : « Couchons nous sur la terre et dormons. »

Boustrophédon ne dormant pas, songeait dans le salon.
Ayant levé les yeux, au fond des cieux funèbres,
Il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres,
Et qui le regardait dans l’ombre fixement. 

Catherine Pomparat

Note
« Singulières correspondances* » : référence à la participation de Christophe Massé à la manifestation éponyme dirigée par Daniel Leuwers en relation avec les rencontres de Manosque http://correspondances-manosque.org/
http://correspondances-manosque.org/fiche_programme/7100-2/

 

 


Thibault Franc

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                                     #10

Le retour
 
 
                D’après Aléric de Gans, dans sa préface de mon roman Temps mort, il y semble moins question de temps que d’espace. Le livre est certes traversé par la tentation et la crainte du retour en arrière dans le temps, mais pour un plasticien, la seule façon de lutter contre l’entropie, la seule façon de faire semblant d’agir sur le temps, est de manipuler des objets dans l’espace. Ces écailles, ces tessons, ces fragments du vase de Soissons, je les rapproche, je les assemble, je tente de les renouer. Une façon de concentrer l’énergie jusqu’à un point critique, une implosion, qui tienne ensemble les morceaux du monde. Force de gravité sans source connue, moyen cependant de prendre des raccourcis, de gagner quelques heures ou quelques milliers d’années, comme les navigateurs de la guilde spatiale replient l’espace dans Dune de Frank Herbert.
 
Il ne s’agit pas d’une réelle éternité, d’un point totalement aveugle, effondrement des trous noirs jusqu’à une singularité d’où plus aucune lumière ne pourrait sortir. Nous continuons à disparaître. Tous nos efforts ne peuvent que leurrer un court instant le froid cette de longue nuit, en contractant un peu de matière jusqu’à la faire s’embraser au ralenti, charbon de bois plus dense que le tronc. Mes incunables, ces livres qui retournent au bois, paraissent les chrysalides de papillons à rebours, et les jouets plastiques, formes figées du pétrole, retrouvent une part de leur fluidité - en se rassemblant telles des gouttes d’eau dans une vague. Quant à la peinture, elle redonne vie aux images, ou peut-être emprunte seulement leur peau, les envoyant flotter à nouveau sur le monde, fantômes émanations du monde infernal.
 
Se retourner sur le chemin parcouru, même à mi-distance, est périlleux. Au risque de tout perdre. Revenir sur ses pas en remontant le fil d’Ariane, marquer peut-être à nouveau les lieux, pour ne pas se tromper au carrefour, laisser des traces, rameaux brisés, coups de canifs dérisoires dans la grande trame, des visages bientôt engloutis par la croissance des arbres.
Le retour mélange ainsi nostalgie et tentation du renouvellement. Recueillement et redécouverte. Alors si je ne me perds pas sur le chemin, j’espère vous revoir.
 
 
Bien à vous
Thibault Franc, septembre 2016
Thibault Franc

L’avant-scène d’un retour migrant Boustrophédon 10

Boustrophédon se trouve devant Les derniers jours du monde comme un enfant perdu dans la langue. Il ne peut pourtant pas faire autre chose que vivre. D’ailleurs, un instant avant d’entrer dans le salon de musique, il vient d’écraser un rat mazouté sur le bitume de la rue du Guerrier mélancolique. Ses rangers sont barbouillés d’une matière glutineuse tissant une sorte de filet autour des lacets. Devant les œuvres exposées ses yeux font un drôle de bruit. Une voix accompagnée d’une guitare acoustique détermine la portée du son amplifié.

Des coulées indéterminées suintent le long des piliers d’un pont suspendu. Tout à l’heure, Boustrophédon est passé dessus. On dansait sur le Pont d’Aquitaine, on y dansait… on y dansait… on y dansait tous en rang d’oignons trois dimensions sur une variété du Mickey. Chaque pelure de bulbe piétinée déclenchait une alarme. Elle était suivie d’un flux de larmes.  Les pleurs dégoulinaient sur ceux qui passaient cent mètres plus bas.  Sur le fleuve une âme chantait : « Va donc, Boustrophédon, et salue La Belle Garonne et le Jardin Public de Bordeaux. »

Le mystère est dans celui qui écoute. Boustrophédon n’y voit goutte. Sur une route montagneuse à lacets colorés pelure d’oignon slalome une voiture qui marche au rosé de Provence. Le capot est squatté par une famille d’aigles d’Aure. Un cri de Vegan par derrière met en garde les mangeurs d’oiseaux. Mickey Mousse ne cède guère en courage aux oiseaux de proie. Son bec est certes moins tranchant mais il est armé de dents redoutables. Une souris touche à la bonne place du silence. Elle descend dans la voix.

Un fouillis de couleurs soulève la pesanteur de Pieds-Lourds. Un scaphandrier aussi peut flotter sur les fluides sortant d’une culotte de Mickey. Tout petit déjà, au Jardin Public,  l’artiste chantait une souris verte. Quand il l’attrapait par la queue, elle vomissait un liquide visqueux et devenait un escargot-tout-chaud. Le rongeur a trouvé sa langue en trouant une langue d’enfant. L’accumulation des petites choses plastifiées appelées jouets donne l’image inversée d’une Vanité. Un creux de passé n’est pas vide quand il trouve la juste distance à l’enfance.

Dès le quinzième siècle, les peintres ont eu la charge d’exprimer par l’image le contenu des méditations de leur temps. Les conditions de production et l’esthétique des œuvres sont dépendantes des pratiques mentales et spirituelles avec lesquelles se développe l’intelligibilité des choses du monde du philosophe-artiste. Pourtant ± quand il fait ce qu’il fait quand il écrit ce qu’il écrit  ± le créateur ne tient pas à être compris à la lettre.
Il propose des allégories.
À l’Hôtel des morts, le poète ne choisit pas son lit. Les souvenirs d’enfance demeurent comme une sympathie d’ouverture à la vie.

Boustrophédon casse le cristal d’une Vanité, trait pour trait son portrait : un crâne. Un sentiment de retour mesure sa figure d’amour. Il ne se trouve pas en affinités d’oreilles avec ce qu’il entend. Il sent bien que la pierre de lumière blanche sonne telle la cloche le dimanche mais il ne parvient pas à danser au rythme de son éternité brisée. La durée d’un son de cloche est vraiment peu de chose en regard de La pureté et de La transparence attribuées au solide polyédrique que connaît la musique sacrée. 

Un canot précaire surchargé a coulé dans la mer Égée. Le Colosse de Rhodes n’a pas bougé d’un centimètre ses lourds pieds pour repêcher les enfants en train de se noyer. Des crânes n’autorisent pas à s’exalter pourtant leur cavité osseuse ne se ménage pas : elle déborde, elle se répand… le gaspillage des sens fait la ferveur de ces acteurs. « C’est exactement ça que je vois ! » s’écrie le chœur carré de trois acryliques émergées du contrejour de la verrière. Tout à coup l’état de Boustrophédon manque de tout.

Alors il prend tout : « Il y a quelque chose du génie dans celui qui fait toutes ces choses ! » À la tête d’une très longue liste [note UN] une momie récurrente à Boris Karloff récite une thèse ornithologique fossilisée. Les chants d’oiseaux morts restituent la vie vive et vivante d’une histoire audible et indéchiffrable. Nulle position nosographique classificatoire n’enferme les piafs dans le négatif d’un destin. « S’il n’y avait pas eu de médecins, il n’y aurait pas eu de malades… » sifflote Le Courage des oiseaux : un Nichoir pétrolier renaît de sa décomposition avancée en transformant sa bile noire en conte de fée.

Boustrophédon multiplie ses yeux et ses oreilles, rien ne lui est étranger. Un Lion bleu lui recouvre les yeux de nuages, les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages… Le matériau bleu de la métamorphose est un Rameau d’or. C’est Fantômette veillant au grain même pendant le Carnaval qui amène la précieuse branche dans un abri abandonné des bords de Méditerranée. Des livres momifiés font le pied de nez, ils se font mousser —  nul ne peut être délivré du fardeau de sa culture : « Bonjour monsieur Boustrophédon ! » Franc versus Courbet dans un ciel enflammé, un paquet de lettres a brûlé.

Une lettre destinée au frère est froissée dans la poche trouée du migrant rajouté. Le peintre veut seulement du rouge franc. Il lutte de toutes ses flammes : quelle diablerie le langage ! Un purpura en éruption met la pression. L’hémorragie de taches rouges provoque l’infection de la respiration. L’hypertrophie, le développement exagéré du tissu créatif, la puissance de concentration, d’observation, l’excessive sensibilité, le sens pratique et métaphorique, l’intempestivité d’impressions enfantines et naïves à la dérive sur des radeaux philosophiques, le pouvoir d’intuition et l’intensité de la volonté de créer… exigent une dépense similaire, sans réserve, sans précaution, sans prudence, de l’homme qui regarde les murs.

Suffocations de Boustrophédon. L’enfant bordelais avait été touché par le saint Fort de la basilique éponyme ; l’artiste domine le regard fatal d’un basilic qui squatte le fond d’un puits très profond pétrifiant et momifiant instantanément quiconque croise ses yeux vénéneux [note Deux]. Boustrophédon répond à l’artiste vagabond de ce ciel flamboyant ; il déborde, il se gaspille inconditionnellement. L’occasion fait le larron. Voilà une errance qui peut faire pencher la balance du côté où un poète ne perd pas son temps : « Bonjour Monsieur Franc » / « Bonjour indéfiniment monsieur Boustrophédon -Rien que fou - Rien que poète. »

Et ils s’écroulent sur l’avant-scène d’un retour migrant. Ils reviendront assurément. Toutes les choses reviennent éternellement, et nous-même avec elles. Ils ne veulent rien perdre du puissant retentissement de leur action. Ils sortiront du salon pour migrer sous la tente dans la continuité exacerbée des résonances accumulées. C’est l’articulation des plans dans l’espace qui parlera du temps. Aucun poète ne prétendra avoir assisté à une quelconque crucifixion. Du côté de la persévérance pas d’espérance mal placée : la fin d’un sillon labouré tient la page en position triviale. Le cheval de trait va là où le dessin du matin l’attend chaque matin dans un petit calepin.

Catherine Pomparat

Note UN

La prolixité, l’excès de corps et d’esprit des sujets représentés caractérisent le gigantesque travail de Thibault Franc. On peut consulter en ligne une multitude d’informations relatives à son œuvre plastique et écrite. Une deuxième partie de ce dixième Boustrophédon a montré d’autres aspects Sous La Tente http://toffer.canalblog.com/archives/2016/09/25/34303966.html avec des lectures extraites des deux romans publiés : « Brico-Relais » et « Temps mort ».

Note DEUX

" La ressemblance entre son aventure et la légende qui était à l’origine du nom de sa rue troublait Lazare. On racontait en effet qu’un puits s’était trouvé là autrefois, qui aurait abrité un basilic, lequel empêchait les gens d’y puiser l’eau car son seul regard suffisait à les tuer sur le coup, les pétrifiant et les transformant en momies pareilles à celles du caveau de l’église Saint Michel. Pour dissuader la créature de sortir semer la désolation dans les rues, les Bordelais lui avaient régulièrement sacrifié une jeune fille vierge, jusqu’à ce qu’un marin de retour d’Égypte, un romantique peut-être amoureux de la prochaine victime, ait l’idée de faire descendre dans le puits un miroir dont il se servit pour renvoyer à la bête son image, en même temps que son regard terrible, dont le poison se retourna alors contre elle. Les historiens expliquaient ainsi l’origine du nom de la rue du Mirail."

in Brico-Relais de Thibault Franc, éditions Confluences - février 2009 ; p. 24

cf http://lemirail.es.free.fr/spip.php?article


sans-titre

"Regarder#Collectionner" #11

Éric Bergevin - Charlotte Deguerre - Franck Garcia - Laura  Gourmel - Anne Koessler - Nicolas Marchand - Christophe Massé - Eric  Monbel - Eddie Panier - Laurent Rigaut - Frédéric Sicard - Clothilde  Sourdeval - Françoise Tilley - Patrick Varetz - Bernard Verquère - Jean-Christophe Vigneau.

Boustrophédon 11 Regarder collectionner & Épidermique tango

 La tête blanche qui devient noire au moment du coup de canon

 Tout à coup le canon éclate la portée murale du chant choral. 

Les lignes horizontales œuvrées de notes carrées dessinent une partition musicale.

De gauche à droite des timbres de voix montent et descendent en canon et fabriquent une conversation polyphonique avec Boustrophédon.

Les œuvres du Poulailler parlent entre elles et composent entre deux Traversées des sillons successivement labourés.

Elles discutent au rythme d’éclats sans brutalité.
Elles regardent l’envolée d’un géant catalan aux ailes d’ange libre de ses mouvements. Les travaux des nombreux artistes présentés sur les murs du salon de musique enfoncent tendrement le soc de Boustrophédon dans l’épaisseur rupestre des similitudes terrestres du mot canon.

Homonymies et homophonies allant de l’avant, la charrue s’élargit vers sa partie arrière.
Boustrophédon pénètre la terre sens devant derrière en fredonnant l’Hymne de Saint Jean.
 

Le bœuf tire préalablement, il passe devant un portrait d’enfant, une sieste et une cabane faite de bric et de broc dont aucun plan, aucun froissement de carte, ne mentionne l’emplacement.
Le bœuf tire postérieurement, il passe derrière une rue noire, déserte et inconnue dont un réverbère réfléchit la lumière partout, dessous, dessus.

L’homme-bœuf tire à son corps défendant, il met en place un arrangement paysan faisant du labour un acte d’amour.

Nulle œuvre ne réclame son dû, les murs sont parsemés de Vanités.

Aucun repère musical ne restitue le son des crânes. Pas de danse macabre mais des

voix sans repos :deux violons, un alto, un violoncelle et la crécelle d’une vieille demoiselle dansent la carmagnole au son du canon.

Nul besoin de jalons ou de conventions pour l’alignement de ce chœur de matières. Entre deux têtes blanches le plus clair du temps d’un nez « en gaille de bonde » 

est de boire son temps crispé comme un extravagant.

Abattant dans la risée, dans le grotesque, dans l’esclaffement, le sens que contre toute lumière il s’était fait de son importance, Boustrophédon fait le mariol en espagnol :

« La vida es como una escalera de gallinas mientras más larga más cagada. »

Par un état de fait avéré, le programme hors les murs d’une galerie d’art à la campagne
Le Poulailler– est composé d’une suite plastique faisant la nique à la musique amplifiée. Le collectionneur est discret. L’arrogance n’est pas sa danse préférée.

Des témoins sans sourire et des navigateurs venus de loin inscrivent sous leur tente l’Exil tragique de migrants abasourdis par la violence.
Chaque coup de canon supprime en plein dedans les lignes de tourment des inscriptions.

La lignée indéterminée d’une famille sans mémoire creuse son histoire dans un fond de tiroir détourné : un tiroir à secrets [de famille].

Au rythme d’un Épidermique tango qui transperce les peaux, des corps hybrides dénudés entrelacent leur surface tatouée à la manière d’une planche d’anatomie colorisée.

La partition réaccordée regarde Boustrophédon en lui indiquant qu’il faut hausser le son d’un demi-ton.  Sans protection auditive, l’écoute est transposée Sous La Tente par une machine à musique périmée posée dans une valise exposée sur un socle. 

Le dormeur de San Francisco abandonne son académie dans un paysage vert-de-gris.

Le canon règle sa hauteur sur beaucoup de couleur. La liste des nuances de tonalité se constitue peu à peu en regard des mille teintes délicates d’un ange au sourire à l’écart.   

 À force de se déplacer loin des camps délimités le nomade ailé ne peut pas accoster.

De l’ange absent au laboureur présent ce qui est là c’est la figure qui se voit : un sourire [la joie / dièse musical / les larmes].

Les photographies, les peintures, les dessins, les tissages, les fausses cartes et les vraies broderies, le poète les aime. Le compositeur Genty lui a dit : « Collectionner c’est vivre avec ce que l’on aime. »

Le sens de l’existence c’est du pareil au différent, la mort dure longtemps.

 Boustrophédon collectionne indéfiniment La Passante de ses sentiments.
Par les traces de ses grands souliers, tatouées sur le sable mouillé, il
va des pieds comme de la plume : il chante JE VEUX L’ANGE QUI EST DEHORS [note 1]

Regarder collectionner et entreprendre l'action créative sans autorité & résister à toute forme de ressemblance, voilà peut-être ce qui ne peut pas ne pas être reconnu. [note 2]

        Foin des pièces à conviction révélées par les tatouages !

(clament les seins de Philomène dressés parce que Catherine et Georges les aiment)

        Foin ne peut pas tuer le bœuf !

(corne un proverbe géorgien qui travaille la langue, la retourne et la fait respirer pour de rien)

        Et à la saint Denis le laboureur jouit !

(répond comme un coup de canon la bouche d’un vieux dogon)

 Si au lieu d’un salon de musique, c’était un poulailler et, s’il se mettait à pleuvoir, Boustrophédon s’enfournerait peut-être dans le poulailler pour ne pas se laisser mouiller, mais sans aller, par gratitude, parce qu’il l’aurait abrité de la pluie, le prendre pour un salon de musique.

Par chance, il ne pleut pas, la question ne se pose pas.

[D’ailleurs] Boustrophédon aime crotter ses pieds en montant l’escalier [du poulailler].

Quand les œuvres exposées regardent entrer dans le salon de musique un géant aux brodequins souillés, elles voient un ange bicéphale aux semelles de vent dont les deux têtes blanches balancent en signe d’alliance : l’une porte un nœud vert, l’autre une chaîne d’atomes pleurant un cœur.

Au moment du coup de canon, la tête blanche s’obstine à exister : elle ne devient pas noire pour l’éternité mais rien que pour la traversée d’une histoire bientôt terminée.

C’est ma foi vrai, il en est de l’art comme de l’humanité : il n’y a pas de vérité.

Les choses vraies, il faut les inventer, les fabriquer, les écrire et les dessiner tout en montant un escalier encagadé.

Hors de l’odeur de sainteté des espaces muséifiés, conformes et aseptisés, Boustrophédon collectionne les amitiés et danse sur les tonalités d’un frère de poulailler : Cendres sous pli grises / Comme les pensées qui / T’agitent à présent [note 3]

Au moment du coup de canon ainsi parlait Boustrophédon.

Catherine Pomparat

 

[note 1] JE VEUX L’ANGE QUI EST DEHORS, texte de Christophe Massé
et photographies de Patrick Genty.

À l'occasion de "Trash the dress", exposition de Patrick Genty, novembre 2015, Crash Gallery Lille. Cf http://tetes.canalblog.com

[note 2] Christophe Bident, Reconnaissances, Calman-Lévy, 2003, p. 85.

À propos d’un texte de Robert Antelme consacré à « L’ange au sourire » de la cathédrale de Reims.

[note 3] poème de Patrick Varetz, note 1 655, fragment.


 

#12/13 Isidore Krapo

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Crapaud et Boustro se meuvent en tournant dans le Songe du tonnelier
et font le tonneau renflé (Fabliettes et devinette) 5 décembre 2016

Secondaire la manière de parler

Si l’on joue avec le jabloir du tonnelier

(Modestie, Raymond Queneau)

Devinette. Crapaud est un crapaud pas comme les autres. Il possède des yeux ronds et dorés qui observent tout ce qui bouge ; un nez en gueille de bonde percé de deux petites narines rouge cœur qui aspirent l’air, le petit et le grand ; une bouche large, étroite et verte qui cache bien son jeu et qui traverse grandeur nature toute sa figure, et, de plus polychrome qui crache un genre de bave jaune qui, mélangée à de la corne pilée de bœuf blanc, produit une panacée bigarrée contre les maux de société. Qui est Crapaud ?

Narration. Mais ce n’est pas tout. Crapaud a deux petits bras, souples et doux, qui s’écarquillent aux moindres bruissements de câline crapaudine. Car, plus encore que tout, il a deux jambes repliées en Z qui bondissent aussi grand que la tranchée bleu profond de la terre de Boustrophédon. Et, plus encore que vraiment tout – que sa peau de pustules humides et que ses coassements grandiloquents – Crapaud traverse librement les territoires coloriés du Songe du tonnelier.

Conversation. « Piano Crapaud ! Chi va piano, va sano et va lontano » prône le bœuf allant arrière-avant au soleil levant dans le champ oranger d’un tonnelier ensommeillé. Ce crapaud, la lumière, il l’a dans la peau ! Ce ne sont pas des douelles de barrique qui feront tourner son pantalon vert en bourrique. « Basta Boustro avec ton brie de Meaux ! » Le batracien soulage un pressant besoin. L’éclat d’une lucarne ouvre un paysage à la fois montagneux et marin. « Ça fait du bien ! »

Chemin faisant. Le bœuf se prend pour un bison. À force de rêver de tout et de la vie – surtout – le jabloir flotte sur une douve noire. Entre un prétendu réel et un soit disant imaginaire, le trimardeur de la couleur retourne sa veste. La peau devient Bufo bufo. Au même instant, une grenouille (et qui plus est de bénitier) n’en finit pas de l’admirer. Elle le lèche des pieds à la tête (elle a le goût du pain béni sur sa langue). Le tonnelier voudrait parler, mais parler à une barrique n’est pas assez. Il accorde une crapaude qui minaude au rythme syncopé du Hapi de Buffalo Bi.

Solution. Rien n’est sûr que la chose incertaine. La bigote n’est pas n’est pas un crapaud, loin s’en faut. Une croute de pain quotidien la retient mais le corps des cerceaux est trop beau pour résister à l’attraction de la jableuse. Le rouge baiser le plus brûlant grignote le Brie brun des sarments. Une torgnole de calottes jaune écu s’abat sur un arrangement de bouchons. Grande patronne fantomatique des pochades savantes, la modestie fabuleuse d’un peintre sort du rang. Son regard à l’affut des couleurs disparates voit en violet le champ de blé et en sang les vignes et les près. Où est passé le tonnelier ?

Fécondité. Un tonneau est une somme empanachée de bocaux. Le tonnelier a l’oreille collée sur un plancher de palettes guillerettes. La ferveur de leurs consœurs fait monter la sève dans les pinceaux danseurs. Une ballade de menus propos chantée par une grenouille posée sur le dos d’un crapaud unit la poétique du songe au prosaïsme d’une épicerie bien remplie. Refrain : « un bocal de confiture / s’était épris d’un tonneau / il gonfla contre nature / il engendra un beau crapaud » Échappées de leurs pots, des milliers de petites bulles de couleur non estampillée arrosent de gelée légère la matière et l’esprit.

Triplicité. Pour que puisse résonner toutes leurs tonalités les plans d’action sont à trois dimensions. Le vin pétille dans le tonneau la vie de Bœuf et de Crapaud. La joyeuse apocalypse de la matière picturale songe sans fin aux possibilités d’un esprit libre, critique et bariolé. La langue mélodique d’un tambour d’acier rythme les contrastes simultanés de la palette. L’artisan est assoupi sur sa barrique.  Faire un songe est une action. Le peintre ne détache pas son corps de la musique. Un zodiaque de chimères peinturées multiplie les trouées du jabloir cussoné.

Catherine Pomparat

Moralités.
1. Préparer le merrain sur le charpi avec le cochoir de tout temps a produit un effet.

2. Boustrophédon arriva au tournant de l’histoire au milieu du galimatias ordonné des jubilations colorées. En effet, là aussi il y avait des dieux enjoués. 

 

 

Deux textes d'Isidore qur le songe et la couleur
À propos du songe.
Je reste dubitatif sur ma capacité à accéder à plus de sérénité. Je songe aux autres, à mon environnement immédiat et aux jours de la semaine qui se succèdent inlassablement dans ma cité Atlantique ouest.
Il y a des songes qui papillonnent et des songes qui foncent. Il y a des longs songes sans queue ni tête. Le songe est silencieux, le songe se vit seul, il n'a pas la prétention de vouloir m'apprendre quoique ce soit, il me raconte des millions d'anecdotes. Devant la cheminée à penser, je songe au passé, au futur et je songe à présent à des songes douteux.

Des idées associées de façon incohérente s'animent pendant mon sommeil et mes rêves éveillés et me voilà "songe creux", celui qui nourrit sans cesse l'esprit de chimères.
Je n'ai pas songé à l'avenir. Mensonges avec mes songeries d'artiste mélancolique. Je reste donc, on ne peut plus songeur, tout devient très préoccupant, je suis pensif et j'aspire à nouveau à rêver sans objets.

 

La couleur.

La couleur est intemporelle et universelle. C'est elle qui me met en relation avec les éléments: l'air, la terre, l'eau et le feu.
La couleur peut-être subtile ou spectaculaire. C'est la métaphore la plus subjective pour mon projet artistique.

La couleur possède un contenu émotionnel et lyrique, elle est un outil puissant qui m'apaise, pour me rendre serein et stimuler mes perceptions sensorielles.
La magie de la couleur tient au fait qu'elle me regarde autant qu'elle m'absorbe. C'est un jeu de va-et-vient incessant entre mes yeux et mon esprit. Le sens visuel est celui de la réflexion. La couleur est profonde contrairement à la forme qui elle est anecdotique.
Les couleurs, côte à côte, juxtaposées sont des événements visuels. Ils donnent naissance à des formes que mon imaginaire anime. Mes tourments sont absorbés par les couleurs mises en scène avec mes pinceaux dansants. Le silence de ces couleurs m'apaise. Contemplatif, ma concentration de nature intellectuelle et esthétique est à la mesure de la liberté d'expression que je donne à l'image et que je souhaite toujours plus vaste, jubilatoire, frivole, émouvante.
Je cherche une concordance des couleurs et des formes pour une peinture simple, non pas naïve, mais dépourvue de la notion de "Laborieux".

La couleur comble un vide.

Elle m'accompagne, elle est bavarde et ne doit pas être ostentatoire.
Il n'y a pas de clair-obscur dans ma façon de peindre. La lumière qui caractérise l'atmosphère peinte ne découle; ni de la clarté, ni de l'ombre. Ce sont les couleurs qui inventent l'ambiance de la toile.
L'image est plan. Les couleurs se mettent en avant ou reculent. Les matières sont les couleurs sur la toile. Une peinture est un objet coloré

Isidore Krapo


Thomas Déjeammes #14

 

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Le boucan du boucail (variante de la saint Félix)

En début de portée, la clef #14 positionne au-dehors un compagnon secret devant la porte d’une grange appelée « boucail ». C’est Boustrophédon qui attend le retour de l’herbe fauchée par le gaillard montagnard qui l’a invité à gîter. Soudain, d’une présence enfouie dans le foin, jaillit une explosion. Les contrastes lumineux aveuglent les yeux. Arrachées à la désintégration violente, les zones éclairées de cinq planches argentiques occultent la lumière de bandes ligneuses rescapées. Des bouts de bois gravent leur désarroi dans les creux de l’écorce — que faire ? Et — la « visée performative » fait 

l’explosion qui réalise son action par le fait même de son énonciation : « on continue, on continue, on continue ». Un mot sauveur d’humanité —le « grouillon »— [néologisme créé par l’écrivain/photographe/performo(t)sonneur auteur des pièces de l’exposition « Et faire à partir de l’explosion »] surgit d’un agencement d’inscriptions murales grouillant d’un brouillon intérieur. Dans l’éblouissement persistant, la lettre « A » s’obstine à écrire « je t’aime ». À travers les rayons, parfois courts, parfois longs, mais toujours irradiants d’un poème, dont la forme de répétition appelle le mot grec signifiant faire [poien]. Des fils lumineux sauve le fouillis de l’irradiation.

 Boustrophédon survole à cent pages à l’heure le texte de la déflagration. Toute représentation d’un mouvement fige l’instant. Des phrasés de basse continue saisissent des rapports à visées variables. Il fait un geste, il dessine. Son écriture date, page après page, un cahier. Des images photographiques légèrement floutées « après le monde, après, la guerre, après les déchets » placent les regards à distance de la durée. Les débris produits entraînent d’autres modes de vie. Bien plus loin que chaque façade, chaque rue, chaque prairie, chaque montagne, chaque petit pont de parc à l’anglaise, chaque chalet de terre glaise, chaque enfant dans les bras de sa mère ou chaque petite fille courant… le redoublement de l’impulsion d’un vent puissant transforme sa portée en partition.

La valeur précieuse de la fragilité du monde de Boustrophédon se dégage des éléments. Des esquilles creusent l’arrangement d’une configuration musicale inouïe. Des fragments fabriquent de la bande son. Le néant sonore résiste au feu dévorant :
« you maybe my blue ». Le mélange des matériaux émiettés entonne en détonant un chant de bon augure. Le « boucan » n’est pas qu’un tapage ! Le chambranle vermoulu qui fait encadrement à un voile déchiré porte le même nom. Les frêles supports, les vestiges, les déchets, les ruines lointaines ou prochaines renouvellent les habiletés langagières. C’est l’hésitation qui redonne la puissance vitale des boîtes crâniennes.

Un chœur d’anges sans ailes fait état de ses incompréhensions. Des particules de langage survolent en deçà le salon de musique où Boustrophédon écoute un Banquet Céleste. Une bluette de feu traverse « le boucan du boucail ». À partir de l’explosion, une autre articulation fait signe « …jour après jour, après… » Le discontinu n’est pas un état dégradé du continu. C’est un nouveau venu. Dans une apparition inédite les sens performés redonnent à la série des œuvres  une perplexité. Entre la vallée de Campan et la vallée de la Neste — et au pied du versant des variantes d’interprétation — le gaillard montagnard parie sur ses capacités de renouvellement plutôt que sur ses talents d’adaptation. Sa vitalité des Hautes-Pyrénées s’élance de cime en sommets. Et si c’était Boustrophédon l’autre nom de l’explosion ?

Catherine Pomparat

 


#15 Franck Noel

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#16 Patrice de Santa Coloma

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Le songe de saint Jean bouche d’or

(devant-derrière deux peintures à l’huile de Patrice de Santa Coloma
exposées à la Machine à Musique dans le cadre du Boustrophédon 17)

Je vois ce que mes yeux regardent. Ainsi, j’écoute une conversation entre deux artistes peintres. Deux tableaux dialoguent, deux acteurs se partagent la scène. Une seule peinture émane de formes élémentaires colorées. Les deux murs portent face à face le dédoublement de ses éléments.

Un seul tableau fait la matière et la manière, l’autre [lui] fait écho.

— Laquelle des deux voix est celle de Narcisse ?
La nymphe punie par Junon, parce qu’elle a été trop bavarde, ne le sait pas. Mais dès qu’elle aperçoit la lumière dans l’aplat bleu de ciel et d’eau, elle oublie de se taire.

« Quand je parle, tu réponds, car tu n’es autre que moi-même ! »
Les murs ont des oreilles. On sait comment cette histoire de métamorphoses finit noyée dans son propre reflet.

Néanmoins, avec la peinture, c’est autre procédure : tantôt la lumière, tantôt son contraire : rien ne sera jamais vraiment tout à fait pareil.

Deux histoires qui se regardent dans les yeux déportent un côté sur l’autre. Mon regard diplopique tressaute. Saint Jean bouche d’or s’interpose. De la fosse du souffleur de mots jaillit une lumière légère sur les deux tableaux : « Des êtres lourds, lents, tendres, qui se délestent en avançant. Du poids sur le moment, de la légèreté écrasée.» (C.M.)

Le souffleur est en train de rêver au lieu même de l’absence. La proximité d’un silence est signifiée. L’acte de peindre n’est pas seulement répété, il est renversé. Au milieu de la pièce ma tête heurte un espace vitreux. Un imperceptible mouvoir réfléchit la peinture dans la peinture et laisse passer le rêve à travers un miroir.

Saint Jean Chrysostome n’y voit que ce qu’il regarde : des façons assemblées sans jointures, des parties de géométrie sans bâtis, des trucs constitués « pas tout à fait mats, ni vraiment brillants, ni lisses totalement, ni beaux …» (C.M.) des gris, des bleus, des roses, des mauves pâles et des choses d’une nuance manquante que cherchent dans leur vie ensemble les deux amis.

Le songe de Jean le souffleur recouvre l’origine du nom Boustrophédon : à l’intérieur de l’exposition éponyme, « la belle solitude » (C.M.) change alternativement de sens. Il n’y a rien devant, il y a tout derrière — et réciproquement, rien derrière, tout devant. C’est un mystère sans explication, une claire oscillation. Grâces soient rendues aux instants funambules où le fil de lumière bâtissant l’amitié dans un balancement éclaire ma vision.

Catherine Pomparat


#17 Bruno Falibois

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#18 Béatrice Pontacq

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François Robert #21


 

Charles Duboÿ #22

D’abord la tête puis les ballons et les lions puis les vierges. Charles et devenu peintre en peignant, avec une persévérance tendre, un temps précis depuis des années. Un temps fait d’anecdotes et de puissantes confrontations amicales sur les sujets du Monde. Les siens : profondeurs marines, coca-cola, premiers baisers, Thierry Lhermitte, force du lion, force du loup et encore le lac d’Hossegor, la fosse de CapBreton, son temps chez Krapo, la Machine à Lire où il travaille et bien d’autres sujets d’amour et de fou rire. Les miens : La peinture, la boxe, Buster Keaton, l’enfance, le combat, l’alcool, les copains, l’Atelier et encore des choses « secrètes » qui nous appartiennent. Sept années sans lâcher : Lui, son travail et chaque rendez-vous du lundi, sur toutes les feuilles qui passent à sa portée et moi, une joie bien réelle, parfois empreinte de tristesse.  Une des belles rencontres de ma vie : Compagnon devenu aussi un frangin. 


Lucie Bayens #23

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